Démocratie
Souvent accusé de tirer les politiques environnementales vers le bas, le lobbying pourrait parfois produire l’effet inverse. Une recherche récente montre qu’il peut, sous certaines conditions, pousser les États à adopter des politiques plus ambitieuses.
Dans l’imaginaire collectif, les lobbies incarnent des forces occultes capables de détourner l’action publique. Le terme de lobbying convoque toutes sortes d’images qui tiennent plus de la corruption que de l’influence : celle du pot de vin et de l’échange de bons procédés, convenus lors d’accords murmurés au détour d’un couloir entre un élu et un lobbyiste. Contrairement à la corruption, le lobbying n’a pourtant rien d’illégal. La pratique est même juridiquement encadrée ; en France, par la loi dite « Sapin II » et la Haute Autorité à la transparence de la vie publique qui imposent aux représentants d’intérêts de déclarer leur identité, les organismes qu’ils représentent et les moyens mis en œuvre à des fins d’influence du processus législatif. À l’échelle européenne, plus de 16 000 organisations figurent au registre de transparence.
Dans les faits, le lobbying prend des formes diverses : fourniture d’expertise, recommandations, participation à des auditions parlementaires. Tout citoyen, doté d’un sens civique aigü, peut en principe écrire au député ou sénateur de sa circonscription. Mais rares sont ceux capables de produire un amendement “clé en main” comme ceux qui ont été repris presque mot pour mot lors de l’examen du projet de loi de financement de la Sécurité sociale de 2025
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. Les moyens dont dispose un citoyen lambda d’accéder à son élu sont sans commune mesure avec ceux d’un véritable lobby, qui dispose d’un budget, d’experts et de plusieurs professionnels de la représentation d’intérêt dûment rémunérés. Mais les lobbies ne sont pas non plus égaux entre eux, et c’est peut-être plus en cela que la pratique a de quoi interroger.
Stoquer V. et l'Oeil du 20 heures, 11 novembre 2025, « Budget de la Sécurité sociale : comment des députés copient-collent des amendements rédigés par des représentants d’intérêts, sans les mentionner », France Info [en ligne]
Boisselier A., 23 novembre 2025, « ENQUÊTE. Amendements : les parlementaires font-ils du copier-coller des lobbys ? », Ouest-France [en ligne]
En novembre dernier, le Parlement européen a voté la directive dite « Omnibus ». Derrière ce nom équivoque se cache un paquet de mesures qui viennent réduire la portée de deux directives votées en 2024, la CSRD et la CS3D, qui imposait aux entreprises opérant en Europe, un reporting social et environnemental et un devoir de vigilance. En d’autres termes, les entreprises doivent surveiller, prévenir et remédier à l’impact environnemental et humain de leurs activités, couvrant toute leur chaîne de valeur. Ces directives avaient été saluées comme un tournant après les scandales secouant l’industrie du textile, notamment l’effondrement de l’immeuble en 2013, provoquant la mort de plus de 1 100 ouvrières bangladaises, et impliquant plusieurs grandes marques occidentales. Toutefois, cette directive a pris du plomb dans l’aile. Son application, initialement prévue pour 2027, fut reportée à 2028. En mai 2025, le Président français et le Chancelier allemand, ont appelé à supprimer purement et simplement la CS3D, jugée trop « lourde » pour les entreprises européennes. Les deux dirigeants ont fait écho aux lobbies industriels qui dénoncent une pression normative excessive et son impact sur la compétitivité des entreprises européennes. Les ONG, de leur côté, y voient l’effet direct de l’influence des lobbies… au détriment de l’ambition environnementale et sociale.
Une ligne de production à Weliveriya, au Sri Lanka. © Asian Develoment Bank via Flickr (2014)
C’est précisément ce scénario qu’ont voulu éclairer l’équipe de chercheurs Houda Hafidi, Philippe Bontems et Guillaume Cheikbossian. Les chercheurs s’interrogent : comment la présence de lobbies modifie-t-elle la volonté des États d’adopter des normes environnementales exigeantes ?
Leur résultat confirme une intuition bien connue : dans une situation de marché libre, les États ont tendance à s’entraîner dans un nivellement par le bas de leurs normes environnementales. Chacun espère attirer l’activité économique et préserver la compétitivité de ses entreprises. Cette tendance est d’autant plus forte que la pollution est transfrontalière. C’est typiquement le cas des gaz à effet de serre, comme le CO2.
Lorsque la pollution reste locale — par exemple, une usine de jeans qui génère des rejets domestiques — les États vont se montrer beaucoup plus vigilants. Ils supportent seuls le coût environnemental et les bénéfices économiques peuvent être plus modestes que le coût des dégradations environnementales engendrées.
Que se passe-t-il quand la pollution est globale, que les émissions d’un pays affectent l’autre ? Les États pourraient coopérer et s’engager à respecter des normes environnementales communes. Mais ils sont réticents à l’idée de reléguer une partie de leur souveraineté sur leur réglementation environnementale, puisqu’elle peut être un levier de compétitivité. Dans un contexte d’économie mondialisée, les normes environnementales peuvent se substituer à d’autres instruments de politiques commerciales plus classiques, comme les droits de douane ou les taxes, afin de doper la compétitivité d’une économie sur le marché international. Le « dumping fiscal », un abaissement des taxes sur une activité afin de la rendre plus compétitive, a donc aussi son pendant social et environnemental. Dans ce dernier cas, on parle parfois « d’eco-dumping ».
Pollution plastique à Santa Luzia, au Cap-Vert ©Victor Rault via Wikimedia Commons
Restent donc les lobbies. Par leurs activités auprès des décideurs publics, les lobbies façonnent la manière dont les gouvernements arbitrent entre gains économiques, bien-être social et protection de l’environnement.
Les chercheurs montrent que l’influence des lobbies sur le bien-être social global dépend de la puissance relative des lobbies verts et industriels, aux intérêts évidemment antagonistes. Lorsqu’ils disposent d’un poids relativement équilibré, leur confrontation peut conduire les États vers un niveau de régulation proche de l’optimum collectif — autrement dit, la situation dans laquelle l’ensemble de la société s’en sort le mieux possible : les bénéfices économiques sont maximisés, sans que les dommages environnementaux ne l’emportent. Lorsque les lobbies verts dominent nettement, le bien-être peut même dépasser celui obtenu dans une situation de coopération parfaite entre États. À l’inverse, si les lobbies industriels sont très puissants, les normes s’affaiblissent, et le bien-être se dégrade.
L’impact du lobby vert est d’autant plus important que son action est internationalisée : dans une situation où deux lobbies verts ne coopèrent pas, mais agissent en ordre dispersé, chacun dans son pays de résidence, ils vont avoir tendance à modérer leurs revendications pour éviter que des normes trop strictes n’entraînent un déplacement de la production vers un pays moins contraignant. À l’inverse, lorsque les lobbies coopèrent, ils peuvent défendre une exigence commune, limitant les risques de relocalisation et renforçant l’ambition environnementale.
Qu’il s’agisse des États entre eux ou des lobbies entre eux, la coopération internationale apparaît comme une condition essentielle pour mener une transition climatique crédible. Sans cela, les acteurs économiques restent soumis à la logique du marché mondial, qui favorise les stratégies de compression des coûts au détriment des objectifs sociaux et environnementaux.
La coopération entre États devient néanmoins de plus en plus difficile, à l’heure où les antagonismes s’accentuent sur la scène mondiale, et les gouvernements se montrent de plus en plus réticents à renoncer à une partie de leur souveraineté en matière de politiques environnementales et climatiques. Dans un tel contexte, l’action des lobbies peut apparaître comme une solution, dès lors que leur compétition se déroule dans des conditions qui favorisent l’action des lobbies verts, celle-ci pouvant aller jusqu’à reproduire les effets d’un véritable accord environnemental international.
La véritable question n’est donc pas « pour ou contre le lobbying ? », mais plutôt « quels rapports de force permettent au lobbying de servir, plutôt que d’affaiblir, l’intérêt général ? ». Contre toute attente, ce sont parfois les lobbies verts qui aident les États à tenir le cap.