Croissance et crise

Taxes douanière : Trump joue-il contre son camp ?

Donald Trump annonce de nouveau droit de douanes depuis le Bureau ovale, le 26 mars 2025 © Maison Blanche, Gouvernement des États-Unis.

Donald Trump annonce de nouveau droit de douanes depuis le Bureau ovale, le 26 mars 2025 © Maison Blanche, Gouvernement des États-Unis.

Depuis 2018, l'administration Trump a lancé une guerre commerciale en augmentant par à-coups successifs les droits de douane. Cette politique a-t-elle protégé l’économie américaine ? Des chercheurs montrent qu’en alimentant l’incertitude, cette stratégie l’a finalement fragilisée.

 

Par Hélène Frouard

Hélène Frouard

Journaliste Scientifique

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Céline Poilly

Céline Poilly

Auteur scientifique, Aix-Marseille Université, Faculté d'économie et de gestion, AMSE

« J'ai donné instruction à mon Secrétaire au Commerce d'ajouter un droit de douane SUPPLÉMENTAIRE de 25 %, portant le total à 50 %, sur tout l'ACIER et l'ALUMINIUM IMPORTÉS AUX ÉTATS-UNIS EN PROVENANCE DU CANADA [...] Cette mesure entrera en vigueur DEMAIN MATIN »1. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump fait des droits de douane l’un de ses instruments politiques favoris. Au fil de ses publications sur les réseaux sociaux, il met en place des escalades tarifaires ciblées, qui prennent de court ses partenaires commerciaux. Le président des États-Unis, qui affirmait lors de son discours d’investiture du 20 janvier 2025 que “tariff” (traduction de “taxe douanière” en anglais) était « le plus beau mot du dictionnaire », n’a cessé de multiplier annonces et contre-annonces. Résultat : une forte volatilité des taxes – c’est-à-dire une forte variation de celles-ci autour de leur valeur moyenne.

« Chaos total »

En février 2026, l’eurodéputé Bernd Lange, Président de la Commission du commerce international au Parlement européen, le résume de façon lapidaire sur X : c’est « le chaos total au niveau douanier [...]. Personne n’y comprend plus rien ».

Donald Trump défend pourtant cette politique comme un outil clé pour assurer la prospérité de ses concitoyens. Ceux qui s'opposent aux droits de douane « sont des IDIOTS ! Nous sommes désormais le pays le plus riche et le plus respecté au monde », affirme-t-il2.

Mais les changements brutaux et répétés des taxes douanières sur les importations sont source d’incertitude pour les entreprises et les ménages, qui peinent à planifier leurs dépenses, leurs investissements ou leurs recrutements. Dès lors, une question se pose : la politique douanière de Donald Trump protège-t-elle réellement l'économie américaine ou contribue-t-elle au contraire à l’affaiblir ?

Mesurer l’incertitude.

Photo de Marcus Reubenstein sur Unsplash
Photo de Marcus Reubenstein sur Unsplash

 

L’intérêt des économistes pour l’incertitude n’est pas nouveau. Ce champ de recherche connaît même d’importants développements depuis une dizaine d’années, en particulier depuis le vote inattendu en faveur du Brexit en 2016. Cette incertitude est toutefois difficile à mesurer3. Trois voies principales ont été explorées. En 2016, trois économistes ont construit un « indice d’incertitude des politiques économiques » (EPU pour Economic Policy Uncertainty ) en réalisant une analyse textuelle à partir de centaines de titres de presse. Cet indice est en forte hausse depuis 2025. L’incertitude peut aussi être mesurée à travers la volatilité des marchés : c’est le cas du VIX, établi par le Chicago Board Options Exchange et surnommé par certains « l’indice de la peur » 4. Le VIX montre qu’une forte volatilité a coïncidé avec plusieurs crises économiques (crise financière de 2008, pandémie de 2020, etc.). Enfin, un troisième type de mesure de l’incertitude repose sur les enquêtes menées auprès des entreprises, notamment sur leurs prévisions d’activité.

Les chercheurs en économie Céline Poilly et Fabien Tripier ont pour leur part construit une nouvelle mesure de l’incertitude liée à la politique commerciale, en s’intéressant à la volatilité des tarifs douaniers et à son impact sur l’économie des États-Unis au niveau régional.

Des droits de douane sous haute tension

Mesurer la volatilité des taxes appliquées aux produits importés aux États-Unis est plus complexe qu’il n’y paraît : les droits de douane dépendent du pays d’origine des biens importés, mais aussi du type de produits importés. Pour un industriel de l’automobile américain, faire venir de l’acier de Chine ou du Canada n’est pas équivalent en matière de barrière douanière.

Un porte-conteneur au port de Los Angeles © Downtowngal CC BY-SA 4.0

Plutôt que de tenter de reconstituer l’ensemble des décisions douanières affectant les importations américaines, les chercheurs se sont simplement appuyés sur le montant réel des droits de douane perçus chaque mois. Ces données sont publiées par les douanes américaines, secteur par secteur. Les chercheurs ont ensuite divisé ce montant par la valeur réelle des marchandises importées, ce qui permet d’obtenir un taux de taxation sectoriel. Ils ont ainsi reconstitué l’évolution de ce taux de 2008 à 2020 dans 15 secteurs industriels (transport, chimie, bois, métallurgie, etc.).

Ils ont ensuite calculé un indice de volatilité, le TPU pour « Trade Policy Uncertainty » : plus le taux de taxe s’éloigne de sa moyenne, plus on peut dire que sa volatilité est grande. Certains produits ont connu une volatilité particulièrement importante en 2018, notamment le secteur des métaux, qui a subi un véritable « choc de volatilité » pendant la première guerre commerciale de l’administration Trump.

Des États fortement touchés 

Une fois cet indice construit, les chercheurs ont observé l’économie des différents États américains selon leur degré d’exposition à cette volatilité douanière.

Selon la composition sectorielle de leurs importations, les États sont en effet plus ou moins exposés à l’incertitude. Par exemple, les importations de l’État de New York reposent largement sur les secteurs « pierre et verre » ou « textile », dont les taxes ont subi une évolution particulièrement instable.

Les chercheurs observent que les États très exposés à la volatilité des tarifs douaniers subissent une plus forte récession, cette contre-performance économique atteignant un pic environ deux ans après le choc lui-même.

Cette récession, se traduisant par une baisse du produit intérieur brut de l’État américain, s’explique, selon eux, par deux mécanismes : l’incertitude pousse les ménages, inquiets, à augmenter leur épargne – au détriment de la consommation. D’autre part, elle pousse les entreprises à augmenter leurs marges.

 

La fonderie de l’U.S. Steel à Gary, dans l’Indiana, au cœur de la Rust Belt, en 1973. Le site était alors la plus grande usine sidérurgique au monde et employait plus de 30 000 salariés. Elle n’en emploie plus que 2 000 aujourd'hui. ©Paul Sequeira / Archives nationales des États-Unis

L’emploi industriel en première ligne

 

Cette volatilité a aussi un impact direct sur l’emploi des travailleurs américains. L’enjeu est majeur pour Donald Trump, qui a défendu ces taxes en les présentant comme un rempart destiné à protéger les travailleurs américains. Un discours électoralement payant : lors des élections présidentielles de 2016, une partie de la classe ouvrière de la Rust Belt, par exemple, cette région du Nord-Est des États-Unis marquée par des décennies de désindustrialisation massive et de chômage s’est détournée du Parti démocrate pour soutenir le candidat républicain.

Ce choix s’avère malheureusement peu payant pour ces électeurs : les chercheurs montrent que les États américains les plus exposés à l’incertitude douanière (notamment ceux de la Rust Belt) sont ceux qui ont subi la plus importante baisse du nombre total d’heures travaillées. Qui plus est, cette baisse est due non pas à une diminution du temps de travail, mais à une baisse de l’emploi : les entreprises, inquiètes, repoussent les décisions de recrutement. Ce recul est particulièrement prononcé dans le secteur industriel, davantage touché que le secteur des services. Les États-Unis payent donc un lourd tribut à la politique douanière du président américain, contredisant les effets d’annonces de ses campagnes électorales.

Donald Trump s’est largement vanté de sa politique protectionniste, seule capable à ses yeux de protéger ses concitoyens, en particulier son électorat ouvrier. En décidant arbitrairement des hausses brutales et imprévisibles de droits de douane, il obtient pourtant un résultat contraire. Taxes en hausse ou en baisse, une constante ne change pas : les acteurs économiques détestent l’incertitude.

  • 1

     Donald Trump sur Truth Social le 11 mars 2025. 

  • 2

     Donald Trump sur Truth Social le 9 novembre 2025

  • 3

    Hites Ahir, Nicholas Bloom, Davide Furceri, « Les aléas de l’incertitude », site du Fonds monétaire international (en ligne)

  • 4

    « Measuring fear : what the VIX reveals about market uncertainty », site de la Federal reserve bank of St. Louis, 13 février 2025 (en ligne)

Références

Poilly C., Tripier F., 2025, “Trade Policy Uncertainty and the Labor Market: State Level Evidence” American Economic Review Papers and Proceedings,(115)
Poilly C., Tripier F., 2025, “Regional Trade Uncertainty” Journal of International Economic,(155)

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